Innover au sein d’un centre social : mettre en place une démarche de mesure d’impact social

Interview

 

Le centre social municipal de Saumur a lancé en 2025 une démarche de mesure et de pilotage de son impact auprès des familles. Une démarche qui s’inscrit dans le projet social du centre mais reste très innovante et rare pour une structure comme la leur. Delphine Foussier, directrice du centre, et Stéphanie Lequipe, référente famille, reviennent sur les bénéfices de cette démarche dans un contexte d’élections municipales. 

Pouvez-vous nous présenter le projet ?

Delphine Foussier : Le centre social est un centre social municipal depuis 2015, géré par la ville de Saumur. Un centre social est un espace d’animation de la vie sociale qui favorise les rencontres entre les habitants d’un territoire. En l’occurrence, notre territoire correspond au quartier du Chemin Vert et aux Hauts Quartiers, un quartier prioritaire de la politique de la ville qui compte 3 500 habitants.

Notre spécificité est que nous sommes vraiment centrés sur notre cœur de métier et que nous accueillons des adultes et des familles. Nous n’avons pas de structure adossée au centre social, comme cela peut être le cas dans certains centres sociaux associatifs, qui disposent par exemple de relais petite enfance ou d’accueils de loisirs.

Dans le cadre de l’accompagnement des familles, nous faisons face à une typologie de publics assez marquée sur le quartier. Il s’agit majoritairement de familles monoparentales. Certaines ont déjà été en lien avec la protection de l’enfance. Nous rencontrons aussi de nombreuses situations complexes, ainsi que des familles très isolées socialement.

Nous avions besoin, dans le cadre de notre projet de mesurer de façon beaucoup plus précise notre action auprès des familles. C’est ainsi que nous avons découvert la mesure d’impact social.

Quel a été le déclic pour vous lancer ? Est-ce qu’il s’agissait d’une demande ou c'est vraiment parti de l'interne ?

Stéphanie : Nous venions de renouveler le projet social. Tous les quatre ans, nous devons le réécrire pour qu’il soit validé. À la suite de ce travail, il paraissait logique, dans cette continuité, de revisiter le projet d’accompagnement des familles. Cela faisait longtemps que ce travail n’avait pas été mené, et il y avait besoin de conforter certaines choses et d’en mettre d’autres en avant.

Delphine : Il faut aussi préciser qu’au niveau de la ville, il existe un service petite enfance et parentalité dédié, qui gère entre autre les crèches, les accueils collectifs, les accueils occasionnels…. Or, nous sommes souvent écartés de cet ensemble, alors même que nous accueillons des familles avec des enfants de moins et de plus de 3 ans. Il pourrait pourtant y avoir une vraie continuité.

Nous avions essayé d’impulser une démarche autour du projet d’accompagnement des familles, mais nous n’avons pas été suivis. Cela a aussi constitué, pour ma part, un facteur déclenchant. Nous avions besoin de prouver et de montrer le travail que nous réalisons auprès des familles du territoire, et même au-delà.

La question de l’évaluation est, selon moi, un enjeu central pour les collectivités dans les cinq prochaines années, au minimum. Il est donc fondamental de pouvoir évaluer les politiques sociales locales, dont notre service fait aussi partie.

Stéphanie : En réalité, le travail mené au centre social n’est pas suffisamment valorisé. Il n’est pas toujours pris en compte dans les partenariats que nous pourrions construire ni dans ce que nous pourrions mettre en commun. En plus, notre proposition est différente de ce que font les autres. Nos ateliers parents-enfants, par exemple, ne correspondent pas forcément à ce qui est proposé ailleurs. Nous avions donc aussi besoin de mettre en avant ce que nous faisons et de montrer que cela existe.

Comment vous êtes-vous organisés autour de ce projet ?

Delphine : Pour être complètement transparente, nous n’avions pas obtenu d’accord pour réaliser cette mesure d’impact en 2024. J’avais essuyé un refus pour des raisons financières.

J’avais donc proposé un compromis : nous avons ainsi suivi une journée de formation, avec une autre structure. Cette fois, nous avons obtenu un accord de principe pour lancer la démarche.

Après le webinaire que vous avez organisé avec le centre social le Boat, il nous était apparu que tout mener de front serait très complexe.

Nous avons donc choisi de prioriser le travail avec les familles, parce que je reste persuadée que c’est un véritable levier d’accompagnement et de prévention.

Stéphanie : Les premières étapes ont été menées avec toute l’équipe, dans une logique de formation-action. Nous avons commencé par élaborer la théorie du changement avec l’ensemble de l’équipe. Ensuite, lorsque nous avons commencé à travailler sur le questionnaire et sur les indicateurs, nous sommes passées en équipe restreinte, avec Florence et moi, puisque nous accompagnons plus quotidiennement les familles.

Quels enseignements tirez-vous de vos premiers résultats de mesure d’impact ?

Delphine : Je pense que nous avons appris que notre action a une vraie portée, même si elle n’est pas toujours visible de prime abord pour les familles. Nous occupons une place réelle dans la vie des familles qui viennent au centre social, quelle qu’elle soit. Cela concerne l’accompagnement, la relation parents-enfants, mais cela va bien au-delà.

Dans l’accompagnement social, il est difficile de mesurer précisément notre action. Mais cette mesure d’impact nous permet justement de montrer en quoi nous pouvons parfois éviter certaines problématiques : des situations de surendettement, des placements d’enfants, ou encore des difficultés liées au judiciaire. Il existe des situations très lourdes, et je pense que cela a aussi été marquant dans les résultats.

Stéphanie : Cette démarche a permis de conforter certains aspects que nous savions déjà efficaces, mais aussi de mettre en lumière d’autres dimensions. Elle nous a permis de mieux montrer ce dont les familles peuvent se saisir. Elle a également conforté nos actions et redonné une direction à notre travail. Elle nous a permis de mieux recentrer ce que nous allons pouvoir mettre en place car cela permet de tout poser à plat.

Delphine : Entre nous, je trouve aussi que cela a été très salutaire pour les collègues. Il a permis à Stéphanie et à Florence, arrivée plus récemment, de travailler ensemble, et à nous trois de travailler sur un projet commun, ce que nous avions rarement eu l’occasion de faire.

Là, nous avons dû avancer en même temps et confronter réellement nos points de vue à chaque étape. Nous étions vraiment toutes les trois dans un processus d’apprentissage, et cela a été très intéressant.

Stéphanie : C’est un véritable investissement. Il ne faut pas s’engager dans une étude d’impact à la légère. Cela me fait penser, d’une certaine manière, à un retour en formation : il faut vraiment s’y consacrer pleinement. Il existe une forme de pression, mais elle est plutôt motrice. Et c’est aussi très satisfaisant. Sur le plan professionnel, cela redonne de l’élan, cela redynamise et cela ouvre de nouveaux axes de travail.

Delphine : En même temps, cela a été très salutaire, parce que cela nous a obligées à reprendre de la hauteur. Ce qui nous a été dit nous a poussées à revoir notre méthode. 

Quels sont vos prochains défis ?

Stéphanie : Sur la suite, il y a plusieurs niveaux. D’abord, dans notre manière d’accompagner les familles, nous allons faire évoluer nos propositions afin de rendre un peu plus actrices les familles qui en ont la capacité. D’ailleurs, nous voyons déjà des choses se mettre en place : certaines mères vont animer des ateliers, certaines familles portent des projets. Je pense que, inconsciemment, nous accompagnons déjà différemment depuis cette étude. Peut-être leur montrons-nous davantage qu’elles sont capables d’agir, et cela change nécessairement notre manière de les accompagner.

Delphine : Pour l’instant, nous sommes encore très prises par l’étude d’impact et nous n’avons pas encore repris le temps de nous poser pleinement pour définir les actions à mettre en place. Nous allons devoir nous arrêter pour réfléchir à ce que nous voulons faire. Nous sommes aussi dans une période un peu particulière, avec un possible changement de municipalité. Comme nous sommes dans le secteur public, beaucoup de choses sont un peu à l’arrêt pour l’instant. Cela ne nous empêche pas de poursuivre notre travail d’accompagnement, mais le contexte reste en suspens.

Par ailleurs, notre collègue Gwenaël a commencé à travailler sur une étude d’impact concernant les adultes. Nous pouvons donc imaginer que ce travail se poursuive ensuite.

D’autant plus que ce travail s’inscrit aussi dans le calendrier du projet social. Notre période actuelle couvre 2024 à 2027, ce qui signifie que, dès l’année prochaine, nous serons déjà dans une dynamique de renouvellement. Dans mon idée, le calendrier était cohérent : 2025 pour les familles, 2026 pour les adultes, puis 2027 pour réintégrer tout cela dans le diagnostic de territoire. Cela nous aurait fait gagner du temps et aurait permis de mieux valoriser ce travail à l’échelle de la CAF.

En synthèse, qu'est-ce que vous a apporté la mesure d'impact ?

Je suis donc assez contente d’avoir réussi à mener cela à son terme. Je pense que nous sommes l’un des seuls centres sociaux du département à l’avoir fait. Cela montre aussi qu’un centre social municipal est capable d’innover et de s’inscrire dans une démarche d’innovation sociale pour évaluer la qualité de son travail et faire évoluer ses pratiques.

Nous le voyons bien : aujourd’hui, la notion d’impact est partout. À un moment donné, il faudra que chacun se saisisse de cet outil, et nous saurons le faire avec plusieurs années d’avance. Quand on agit avec des financements publics, on a besoin d’évaluer. Les associations ne peuvent pas considérer qu’elles fonctionnent en totale autonomie : elles agissent aussi grâce à des financements publics.

À Saumur, nous avons trois centres sociaux pour 27 000 habitants. À un moment donné, les arbitrages seront forcément plus serrés. Je ne sais pas si ce que nous avons fait aura un effet sur les décisions politiques à venir. En revanche, je pourrai avoir la satisfaction de dire, y compris à mes collègues, que dans le management du centre social, nous avons accompagné le changement.

J’ai déjà transmis ce travail au directeur des ressources humaines de la mairie. Mon élue en a aussi connaissance, même si elle va partir. Les enjeux ne seront donc plus tout à fait les mêmes. Il faudra aussi montrer ce travail à la prochaine personne élue. Cela se joue à plusieurs niveaux.

En tout cas, l’idée est maintenant de s’appuyer sur ce qui a été produit. Il y a eu un avant et il y aura, je pense, un après étude d’impact, y compris dans nos façons de faire.

Enfin, je dois dire que, sur ces questions, la fédération des centres sociaux n’a pas toujours été très juste dans l’accompagnement des centres sociaux municipaux. Il y a souvent eu un décalage. On parle beaucoup d’innovation, mais sur le terrain, il faut aussi la vivre réellement. Les discours théoriques ont leur importance, mais ils doivent toujours être nourris par les observations de terrain et par la réalité de la vie des habitants. C’est aussi pour cela que nous avons choisi de nous engager concrètement dans cette démarche, et nous en sommes satisfaites.

Avez-vous un conseil, un mot inspirant pour les porteurs de projet qui hésitent à se lancer dans une démarche de mesure d’impact ?

Stéphanie : Le mot qui me vient, c’est tout de même « dynamisant ». Cette démarche a apporté quelque chose de très moteur.

Une bonne pratique à partager, ce serait la régularité dans l’usage de la plateforme. Il ne faut pas perdre la main. Il faut s’y consacrer un peu chaque semaine.

En réalité, ce n’est pas si compliqué. Quand nous sommes dedans, cela avance vite et c’est assez simple. Mais il faut vraiment pratiquer régulièrement.

Pour aller plus loin

👉 Découvrez les résultats de l'étude d'impact du centre social de Saumur

👉 Découvrez plus de témoignages avec notre dernière interview de Orchestre à l'école